Les agriculteurs de la région au bout du rouleau
Les agriculteurs de la région au bout du rouleau
Les organismes d’aide aux agriculteurs en détresse sont de plus en plus sollicités au Centre-du-Québec et certains font face à des problématiques très lourdes.
Les ressources disponibles et les témoignages récoltés par VIA 90.5 FM le prouvent alors que plusieurs indicateurs sont au rouge.
Si le nombre d’appels au réseau d’aide psychologique au Cœur des familles agricoles (ACFA) reste relativement stable, les cas rapportés sont inquiétants d’après la directrice de l’organisme, Marie-Louise Lemire.
« Oui, nous avons eu des personnes suicidaires au fil des ans et notre personnel est formé pour y répondre, mais là , on est parfois confronté à des risques homicidaires. Donc, on n’est plus juste au niveau de la question du suicide, on est rendu une coche au-dessus. Ça suppose qu’une personne a envie d’en finir avec une autre », a-t-elle relaté.
« Ça prend parfois des formes de menaces comme ‘‘ Moi, si je passe, j’emporte tout le monde avec moi ’’. C’est ce genre de propos qu’on entend en ce moment. C’est le signe que c’est plus complexe, que c’est plus profond comme détresse. Et, là , on est rendu à former nos intervenants pour tenter d’éviter l’irréparable », a-t-elle ajouté, tristement.
L’approche des travailleuses de rang s’inspire de celles des travailleuses de rue visant une intervention de proximité, mais en milieu agricole.
Le principe est d’aller chez l’agriculteur pour que le dialogue soit dans un environnement plus rassurant.
Précisons que les travailleuses de rang n’interviennent qu’après un drame.
« On n’est pas un organisme de crise (par exemple un incendie, un suicide ou autre), donc, même si on se présentait le jour ou la nuit d’une crise, on ne serait même pas acceptés sur les lieux. Mais, pendant ce temps, on va aller en première ligne voir l’entourage.
On va faire des interventions pour apporter de l’aide psychologique aux personnes impactées, commencer à placer les choses, essayer d’arrimer des services publics ou autres pour un support à la détresse et, surtout, assurer un suivi », a souligné Marie-Louise Lemire.
Les chiffres d’intervention de l’ACFA indiquent que ce sont les agriculteurs dans la force de l’âge qui demandent de l’aide.
Entre avril 2024 et mars 2025, près de la moitié des clients ont entre 36 et 50 ans.
Et, si on regarde la proportion d’hommes et de femmes, celles-ci représentent 43 % des demandes et 46 % pour les hommes.
Pour un répit tant attendu
Le train, sept jours par semaine, les heures interminables dans les champs aux semailles et aux moissons, les pressions financières et la paperasse toujours plus exigeante peuvent engendrer une fatigue physique ou psychique, parfois les deux.
Pas toujours facile de connaître un répit ou même des vacances quand on doit s’occuper d’un cheptel de 70 vaches laitières ou de veiller sur 100 hectares de
cultures. Les animaux n’ont pas de vacances et, donc, l’exploitant, non plus.
« À La Halte coop, on propose d’offrir une parenthèse de repos quand l’agriculteur est au bout du rouleau a
indiqué la coordonnatrice de La Halte, Céline Dumas. Mais, ça ne se limite pas à ça, il peut aussi s’agir d’un deuil, d’un voyage ou encore d’une convalescence à la suite à une opération. On évalue chaque cas en fonction des priorités. Il va de soi qu’on va accorder une plus grande importance à un accident qu’à un voyage de détente ».
La Halte est une coopérative pour obtenir de l’aide, il est toujours possible d’y adhérer lorsqu’un besoin se fait sentir.
« En résumé, il faut payer notre rente sociale pour faire partie de la coop. On a les membres travailleurs qui sont des agents de remplacement, puis on a les membres producteurs qui, eux, vont avoir accès aux services », a soutenu Mme Dumas.
« Puis, par la suite, pour le membre utilisateur, il y a un prêt d’adhésion chaque année, une prestation annuelle à chaque année pour avoir accès au service. Ça suppose qu’il y a des frais à taux horaires pour les gens qui travaillent pour le service. Donc, voilà comment on fait notre argent. Le but, c’est de donner une coopérative solidaire, mais en même temps que le travailleur soit payé à la juste valeur de son travail et que le producteur paye aussi le juste prix », a-t-elle renchéri.
Le déchirement dans les foyers
L’organisme Approche et référence pour les producteurs agricoles et leur milieu (ARPAM) est unique au Québec, au point que d’autres territoires veulent également développer ce même service.
La recette est de faciliter l’accès aux services du CIUSSS MCQ.
Cela est venu du constat que les agriculteurs ne se tournaient pas vers les services traditionnels, considérant que le réseau ne connaissait pas suffisamment leur réalité. C’est suite à cette observation que L’ARPAM a vu le jour en 2021.
La travailleuse sociale au programme ARPAM, Kim Rémillard, a indiqué que son service reçoit de plus en plus de dossiers liés à des problèmes intrafamiliaux.Â
« Dans les faits, c’est davantage des problèmes de communication, des enjeux au niveau de la charge de la conjointe souvent parce que le conjoint peut être appelé à travailler de longues périodes dans les champs ou à l’étable. Alors, ça apporte aussi une surcharge pour la conjointe ».
« Cette absence du papa dans le nid familial, il peut s’en dégager justement certaines problématiques. Donc, présentement, on a quand même effectivement beaucoup de demandes concernant la famille autour du couple », a ajouté Mme Rémillard.
L’objectif d’ARPAM est également de sensibiliser les employés du CIUSSS MCQ et des partenaires à la réalité des producteurs agricoles.
Comme pour l’ACFA, les intervenantes vont vers les clients.
« Ce n’est pas à eux de s’adapter parce que c’est illusoire de penser qu’un producteur agricole peut cesser sa production pendant trois ou quatre heures, arrêter son travail, se déplacer, aller à son rendez-vous et revenir à la maison ».
ARPAN est très en demande ces derniers mois alors que le nombre d’interventions a plus que triplé en un an. La statistique est passée de 98 demandes en 2024 à 341 en 2025 pour le Centre-du-Québec.
De l’aide ponctuelle pour alléger la détresse
Le dernier-né de l’aide aux agriculteurs a vu le jour en 2024. Il s’agit du Fonds d’aide à la santé psychologique des agriculteurs du Centre-du-Québec.
L’organisme qui a récolté 50 000 $ à sa première année est en train d’évaluer les meilleures façons de prodiguer l’argent des donateurs.
Pas question, ici, de donner un chèque à un particulier, car l’objectif est de supporter les organismes existants qui, eux, connaissent les problématiques liées au bien-être des agriculteurs.
Son président, Camil Chabot, lui-même agriculteur, veut sélectionner les causes les plus urgentes.Â
À ce jour, le Fonds a déjà versé plusieurs milliers de dollars à l’organisme Le Havre pour permettre à certains
agriculteurs de souffler un peu.
Il a fallu plusieurs mois pour mettre en place une stratégie de distribution de l’argent.
« Je pense que nous devions mettre en place une bonne base. Si on veut rencontrer des donateurs, il faut maîtriser aussi notre sujet. Il faut savoir à qui on a affaire, il faut savoir quels sont les besoins au niveau de la région, au niveau de la santé mentale, au niveau du mieux-être en agriculture. Alors, ça fait partie de tous les critères qu’on a mis en place et qui vont évoluer dans les mois à venir », a justifié M. Chabot.
On rappelle que dans la région, on compte environ 5000 producteurs, autour de 3000 entreprises ainsi qu’une plus grande densité de fermes par rapport au territoire physique au Québec.
Un texte d’Eddy Verbeeck, Initiative de journalisme local, VIA 90,5 FM